Avant le djihad en Syrie, le salafisme en France

Publié le par Le Machiniste

Avant le djihad en Syrie, le salafisme en France

Article écrit en octobre 2015, avant la tragédie du 13 novembre 2015.

 

Tous les salafistes ne partent pas faire le djihad – au sens de la lutte armée – en Syrie ou ailleurs ; mais tous les djihadistes – quelque soit leur nationalité ou leur origine – ont d'abord été des salafistes.

 

Faire ce constat, que certains trouveront simpliste, est cependant nécessaire pour pouvoir penser le politique et agir en conséquence.

 

Un exemple historique l'illustre bien : La Guerre civile algérienne de la décennie 90 a montré que tous les militants du FIS (Front islamique du salut) – qui étaient tous des salafistes prônant l'établissement d'une théocratie – n'ont pas nécessairement rejoint la lutte armée contre l’État algérien ; mais que tous les membres du GIA (Groupe islamique armé) avaient d'abord été des salafistes qui avaient soutenu le projet politique du FIS.

 

Qu'est ce que le salafisme ?

 

Le terme salafisme est issu du mot arabe « salaf », qui signifie « ancêtre », « pieux prédécesseur », et fait référence aux premiers musulmans. Il désigne un courant de l'islam sunnite, rigoriste, qui prône le retour à un « islam des origines » par la lecture littérale du Coran. Bien qu'encore minoritaire en France, ce courant ne cesse de prendre de l'ampleur et devient de plus en plus visible, notamment sous l'influence idéologique et financière grandissante des pétromonarchies du Golfe (Qatar et Arabie Saoudite) sur les populations musulmanes de notre pays. En effet, la tenue traditionnelle (kamis et calotte) et le port de la barbe islamique (moustache taillée et barbe longue), censés correspondre aux pratiques ancestrales de l'islam, sont aujourd'hui courant dans l'espace public ; et nombreux sont les profanes qui considèrent ces salafistes comme des « musulmans comme les autres », criant à la « stigmatisation » lorsque l'on leur consacre quelque étude. Distinguons cependant trois mouvances du salafisme1 : Une mouvance quiétiste pacifique, une mouvance activiste (islam politique) et une mouvance violente (djihadisme armé). La première très majoritaire, refuse (à priori) les positions des deux autres, minoritaires. Toutefois, tout n'est souvent qu'une question de contexte et de rapport de force, et si ces trois tendances diffèrent sur les moyens, elles partagent néanmoins le même idéal : l'établissement d'une théocratie.

 

 

Du salafisme à l’État islamique :

 

Le 3 septembre 2015, l'émission Envoyé spécial diffusée sur France 2, a consacré un reportage sur « les Français en Syrie »2, à travers lequel des djihadistes français de retour dans l'Hexagone – et faisant l'objet de poursuites judiciaires – ont pris la parole. Parmi eux, un Français converti, qui a été arrêté à la frontière turco-syrienne, nous livre certains éléments de son parcours « salafiste », très évocateur.

Qui est-il ?

Il s'agit d'un Français catholique converti à l'islam – de toute évidence dans son courant salafiste (le visage est flouté par la caméra et la voix brouillée, mais la barbe « à la mode islamique » est encore visible) – âgé de 38 ans, ancien cadre dans une grande entreprise, marié à une femme elle aussi convertie et père de famille.

« Dans la religion chrétienne, il n'y avait pas toutes les réponses aux questions que moi et ma femme nous nous posions. Les réponses nous les avons trouvées bien évidemment dans l'islam. », déclare-t-il. Un argument récurrent chez de nombreux convertis, sans que l'on sache néanmoins, de quelles « questions » et de quelles « réponses » il s'agit.

Comment justifie-t-il son départ ?

« Le fait que l'EI se crée, tout de suite ça donne des envies de départ pressantes […] un État qui favorise l'intégration, l'arrivée des musulmans du monde entier, on veut réaliser cette exode coûte que coûte. ». Il est ici question de cet idéal, mentionné plus haut, que partagent tous les salafistes : vivre en terre musulmane (Dâr-al-islam) pour y pratiquer un « islam sain » (islam originel) dans une théocratie (État islamique). Toutefois, comme nous l'avons précisé, si cette finalité est la même pour ces radicaux, les moyens eux, peuvent diverger. Dans le cas de notre homme, il s'agissait, selon ses dires, d'accomplir avant tout un exode (Hijra3) vers une terre islamique (la Syrie) dans une démarche quiétiste.

Qu'en est-il aujourd'hui ?

L'individu fait naturellement l'objet de poursuites judiciaires – « mettre un pied dans un pays en guerre qu'est la Syrie au côté de Daech est une infraction », précise son avocat – et gageons que nos services de renseignement s’emploieront à surveiller ce dernier étroitement. Toutefois, il ne s'agit là que de l'aspect policier du problème car comme l'illustre cette dernière déclaration lourde de sens, l'aspect politique, lui, n'est pas réglé : « Contrairement à ce que peuvent penser les juges et l'opinion publique, les personnes qui font l'exode n'ont aucune velléité envers l’État français. Partir de France, c'est aussi ne pas avoir à imposer notre modèle au reste de la population […] Ma foi est plus qu'intacte et même supérieure à ma foi d'avant mon départ ».

 

  • Son idéologie salafiste est intacte, et son idéal : vivre dans un État islamique, n'a pas encore été atteint. Pourtant, il est encore officiellement un citoyen français et se trouve sur notre territoire ;

  • Rien ne prouve qu'il n'aurait pas rejoint la lutte armée une fois en Syrie, ni qu'il n'ait aujourd'hui l'intention de le faire contre nous, en France

 

Ce constat nous amène logiquement à nous interroger sur les rapports que nous devons entretenir, nous autres « mécréants », avec le salafisme présent sur notre territoire.

 

Le salafisme « sans djihad » : compatible avec la République ?

 

La réponse est tout simplement : non. Nous sommes en présence d'une idéologie totalitaire, en ce sens que cette dernière prétend régir tous les domaines de la vie, la loi de Dieu primant toujours (du moins symboliquement) sur celle des hommes (la démocratie). Ainsi, le discours salafiste incite logiquement les « croyants » à prendre leurs distances avec les « non-croyants » (comprenons ici les non-musulmans) aux principes jugés incompatibles avec l'islam, avec comme seul finalité politique évidente : l'instauration d'une théocratie.

La rupture est donc consommée entre d'un côté un communautarisme religieux (encore minoritaire) et le reste de la société française, qui se veut pourtant « une et indivisible » sur le territoire national en vertu de sa Constitution. Néanmoins, le rapport de force est, pour l'heure, encore en défaveur des salafistes, ce qui explique notre coexistence pacifique et notre « vivre-ensemble » relatifs. Mais celui-ci peut s'inverser et tout n'est souvent qu'une histoire de contexte. Le salafisme, même dans sa forme quiétiste non-violente, est donc une menace pour notre cohésion nationale.

 

En conclusion, quelles réponses apporter :

 

D'un point de vue sécuritaire, il faut bien entendu maintenir une surveillance accrue des milieux salafistes, tout en garantissant la liberté d'expression et l’État de droit (ce que les nationalismes arabes avaient historiquement mis de côté pour combattre « leurs » salafistes) ; et punir les djihadistes de retour chez nous à l'aide d'un appareil juridique adéquat.

Cependant, la bataille contre l'islam radical ne pourra pas être gagnée sans que nous nous attaquions aux causes profondes du problème. Pourquoi le salafisme séduit-il autant ? Pourquoi des Français d'origine maghrébine préfèrent-ils se tourner vers un islam radical du Golfe, plutôt que vers celui de leurs parents ? Pourquoi des Français de confession catholique, préfèrent-ils se tourner vers l'islam (et dans sa version la plus extrême) plutôt que vers leur confession d'origine dans un pays majoritairement chrétien ? Enfin, quelles sont ces « questions » que se posent ces radicalisés et pourquoi, seul le salafisme semble leur en donner les « réponses » ? La société française toute entière doit mener une réflexion – sans tabous – sur ces questions, et tenter d'y apporter ses réponses, vite.

 

 

 

1http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/06/29/01016-20150629ARTFIG00238-le-salafisme-un-terme-qui-regroupe-plusieurs-courants-religieux.php

2https://www.youtube.com/watch?v=i6FG85hyNCY

3http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/02/20/01016-20150220ARTFIG00078-la-hijra-ces-musulmans-qui-quittent-la-france-pour-pratiquer-un-islam-sain.php

Publié dans D'ici et d'ailleurs

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