Le Clochard, le Migrant et l'Autre

Publié le par Mehdi Ezzahi (le Soudeur)

Le Clochard, le Migrant et l'Autre

Ils sont partout et nulle part.

Ils tapissent nos allées et venues dans les rues, le métro et les parcs, devant les banques et les magasins…Ils sont partout et nulle part car, pour beaucoup d’entre nous, ils n’existent pas vraiment. « Ils », j’ai nommé les clochards. J’utiliserai volontairement ce terme ici car il répond à un archétype social fort, tandis que les termes médiatiques de SDF et de sans-abris tendent à édulcorer une réalité trop crue. Quand nous prenons conscience de leur présence au hasard d’un regard, des sentiments mitigés nous assaillent : dégoût et mépris devant ce « laisser-aller », ce « manque de dignité » ; indifférence causée par l’habitude ; compassion et révolte devant cette « précarité », cette « misère ». Mais un sentiment bien plus fort et inavouable l’emporte sur tous : la peur.

Cette peur est la peur de devenir celui ou celle qui nous tend la main en nous demandant de façon plus ou moins courtoise une petite pièce. Cette peur est la peur de la chute sociale, du déclassement extrême qui est l’ombre de la crise, elle est la peur du froid, de la crasse, de la solitude. Cette peur est une peur de l’Autre, de celui ou celle qui n’a rien à voir avec nous. Les clochards ont des conditions de vie trop différentes des nôtres. Et cette différence nous effraie et nous répugne. Nombre d’entre nous ne peuvent pour cela ressentir aucune empathie envers eux.

Les clochards sont presque immobiles alors que nous bougeons sans cesse. Ils n’ont pour la plupart plus de liens avec leurs familles et n’ont pas d’amis. Ils n’ont aucune possession en dehors des habits qu’ils portent. Dans notre société où toute chose se définit d’abord par son utilité immédiate, les clochards n'ont rien à proposer ni à échanger. C’est ce qui les exclut pratiquement de notre champ de conscience.

Selon les chiffres avancés par le gouvernement, en 2015 la France aurait accueilli pas moins de 30000 « réfugiés », en provenance principalement de Syrie, mais aussi de pays africains comme l’Érythrée, le Soudan, la Somalie et la Libye. S’il est probable qu’un certain nombre sont effectivement des réfugiés fuyant des zones de conflits, on a vu aussi des foules d’hommes seuls, dont on imagine mal qu’ils aient pu laisser femmes et enfants en pleine guerre. La majeure partie de ces personnes viennent donc pour des motifs économiques. Cependant, la terrible photo du petit Aylan échoué sur une plage turque a achevé de retourner une partie de l’opinion publique, rendant suspect tout questionnement sur les vrais raisons de la venue de ces « réfugiés ».

Dans le débat public, le terme « migrant » a pratiquement remplacé celui d’« immigré ». Ce basculement sémantique n’est pas anodin : en parlant de « migrants », on assimile ces mouvements de populations à un phénomène naturel et spontané comme celui des oiseaux migrateurs. Les hommes n’émigrent plus, ils migrent à présent !

A l’occasion de l’arrivée de ces « réfugiés/migrants », une partie du peuple français a déployé un spectaculaire discours de compassion, discours qui lui fait cruellement défaut quand il s’agit de clochards, qu’ils croisent pourtant chaque jour. De même, en dehors de la grand messe banalisée des Restos du Cœur, on n’a pas vu nos célébrités de la chanson, du cinéma ou de la télé s’émouvoir des centaines de morts de froid chaque hiver, des milliers de gens jetés à la rue suite à un licenciement économique, un divorce ou un autre accident de la vie…

Pourquoi certaines personnes montrent-elles tant de compassion envers les migrants et si peu envers les clochards ? C'est une question qui revient très souvent dans le débat public. La question posée ici est celle de l’Autre, de celui qui semble fondamentalement différent de nous. Pouvons-nous reconnaître l’Autre, l’accepter, et donc l'aider ?

Ceci est possible à deux conditions :

D’abord, il faut un minimum de points communs entre moi et l'Autre pour qu’il y ait un terrain d’entente.

Ensuite, il faut que je reconnaisse la différence portée par l’Autre comme une richesse potentielle, pour que j’aie envie d’échanger avec lui.

Le problème fondamental est que de nos jours l’atomisation des individus est telle qu’elle a produit une société où l’altérité est devenue trop forte pour que nous puissions nous reconnaître comme des semblables et donc comme des égaux.

Quand on écoute ces personnes des classes moyennes supérieures urbaines – les bobos pour ne pas les nommer - le Migrant est valorisé pour 3 raisons.

D'abord, le Migrant vient d'un ailleurs, d'une culture qui est fantasmée et va nécessairement apporter quelque chose de bon à notre pays. On en revient au mythe du Bon Sauvage.

Ensuite, le Migrant est actif, dynamique, il « se bouge le cul », ne s’apitoie pas sur son sort et s'efforce d'améliorer son existence et celle des siens. Il répond au fantasme post-moderne d'un homme nomade partout chez lui.

Enfin, le Migrant est victime de nos politiques néocoloniales, qui appauvrissent son pays, notamment en pillant ses ressources naturelles, il est donc dans son bon droit en venant chez nous. Et peu importe si nous n'avons jamais mis les pieds dans des pays comme la Somalie. On sent ici une certaine culpabilité qui touche des couches de la population conscientes de leur situation privilégiée.

Une autre raison moins avouable de cette préférence étrangère est que l'aide aux migrants ne « mange pas de pain » pour les bobos. C'est l’État et les collectivités qui répondront concrètement à leur appel à la charité. Jamais on ne leur demandera d'accueillir une famille de Syriens dans leur résidence secondaire. De plus, les bobos, croyants mais pas pratiquants, pourront continuer à éviter que leurs enfants côtoient ceux des migrants en trichant avec la carte scolaire ou en les mettant dans l'enseignement privé. On construira des logements sociaux à la va-vite dans les zones périurbaines et rurales, là où se concentrent déjà les problèmes sociaux. Encore une fois en France, une initiative politique minoritaire va devoir être assumée socialement et économiquement par la majorité.

Pire encore, le Migrant pourra être utile au bobo qui pourra faire garder ses enfants pour aller au théâtre ou confier des travaux à des gens qui n'ont jamais entendu parler de sécurité sociale ni de droit du travail.

A contrario du Migrant, le Clochard a des défauts rédhibitoires pour que les bobos veuillent bien se soucier de son sort.

Premièrement, le Clochard est dans l'inertie; il ne cherche pas à sortir de sa condition sociale.

Deuxièmement, il provoque un fort sentiment de culpabilité car il est un dégât collatéral de cette société hyper flexible dans laquelle nagent les bobos.

Troisièmement, si on voulait faire en sorte que les clochards retrouvent un toit, il faudrait remettre en cause les dynamiques économiques et foncières qui ont permis aux bobos de s'enrichir et de s'approprier des pans entiers des centre-villes, par l'augmentation effrénée des prix à la location. N'oublions pas que dans « bourgeois-bohème », il y a « bourgeois » !

En conclusion, rappelons ces mots de Rousseau plus que jamais d'actualité: "[Défiez-vous] de ces cosmopolites qui vont chercher loin [dans leurs livres] des devoirs qu’ils dédaignent [de remplir autour d’eux]. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins" (Emile ou de l'éducation, livre premier).

Publié dans D'ici et d'ailleurs

Commenter cet article

geof' 02/06/2016 15:30

bonjour, bonsoir,
Simple et concis : votre plume est efficace. C'est bien internet, on rencontre d'autres "soi-même" : cet article, je viens d'en écrire les idées principales à l'identique mais "pour moi", pour la beauté de l'effort de mettre mes pensées en ordre. J'en suis à penser que le problème de nos sociétés, c'est justement la classe moyenne +/- bobo - qui est travaillée par la mauvaise conscience. Comme le démontrait Alain S (oups...ça passe ?), on a une sublimation des luttes de classes vers les causes sociétales - tellement plus "hype"...
mais ça bouge, sur la toile...
amitiés
Geoffrey, communiste belge (et oui, c'est possible)

le Soudeur 02/06/2016 18:29

Bonsoir Geoffrey,

Merci pour votre commentaire. " La beauté de l'effort de mettre mes pensées en ordre. ", c'est joliment dit et je crois que c'est l'une des raisons qui nous a poussés mes camarades et moi à créer ce blog.
Comme dirait l'autre " le poisson pourrit toujours par la tête ", mais il me semble qu'en France en tout cas les bobos sont davantage les idiots utiles de ce système que les véritables responsables. Quant à la sublimation des luttes de classe vers les causes sociétales, c'est une vieille stratégie politicienne qui marche à tous les coups même s'il faut garder une vision d'ensemble car comme le dit bien Jean-Claude Michéa, le libéralisme est une idéologie totale; les changements sociétaux ont des conséquences sociales et réciproquement. Par exemple, si on "ubérise" complètement la société, ça déstabilisera immanquablement les familles...

au plaisir d'échanger avec vous
amitiés

rousseauiste 17/02/2016 00:29

La citation est extraite de l'Emile ou l'éducation, livre Ier. Citer ses sources donne encore plus de crédibilité. Citer correctement aussi : "[Défiez-vous] de ces cosmopolites qui vont chercher loin [dans leurs livres] des devoirs qu’ils dédaignent [de remplir autour d’eux]. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins". Je vous recommande la lecture de cet ouvrage (qui reprend beaucoup de ses idées du contrat social) et que peu de gens lisent encore réellement aujourd'hui.

Le Soudeur 17/02/2016 01:03

Bonsoir,
Vous avez raison, j'ai cité Rousseau de mémoire, errare humanum est. N'hésitez pas - dans une attitude toujours constructive - à donner aussi votre opinion sur le fond de mon propos.
Bien à vous.