L'Islam en Asie ou la fable de la victime, du bourreau et du marchand

Publié le par Victor Yague

L'Islam en Asie ou la fable de la victime, du bourreau et du marchand

Après avoir longtemps hésité sur le titre de l'article, je me suis dit qu'on n'avait jamais assez d'ennuis dans la vie surtout quand on parlait de religion, tout spécialement de l'Islam, et c'est bien dommage.

J'ai donc choisi de m'exprimer sur un sujet qui fait beaucoup parler sans pour autant faire couler beaucoup d'encre ou pas suffisamment si l'on tient compte de l'importance qu'il revêt pour les populations et les gouvernements de la région.

Car oui, la destinée de l'Islam n'est plus dans ses terres d'origines mais bien dans ses quartiers asiatiques. Avec 1,6 milliard de musulmans dans le monde, l'Asie regroupe à elle seule environ 1,05 milliard d'entre eux sur une population totale aux alentours des 4,4 milliards.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les racines de l'Islam en Asie

La Chine est la première civilisation asiatique à entrer en contact avec l'Islam à la moitié du VIIe siècle avec l'envoi d'une délégation diplomatique ordonnée par Othman, le troisième calife.

La présence de l'Islam est attestée à la toute fin du VIIe siècle dans le sous-continent indien via l'Afghanistan et le Pakistan suite à l'effondrement de l'empire perse des Sassanides face à la poussée vers l'Est des Omeyyades. La progression vers l'Inde s'est faite au fur et à mesure des invasions nomades et des incursions des montagnards afghans avec un pic au XVIe siècle à la fondation de l'empire Moghol par Babur.

Enfin l'Insulinde (Indonésie, Malaisie, Brunei, Philippines, Timor Oriental) est entré en contact durable aux alentours du XIIIème siècle car il a fallu maîtriser les difficiles voies de navigation depuis l'embouchure de la mer Rouge, tributaire de la Mousson capricieuse. Voilà pour l'Histoire non-exhaustive.

De nos jours

On assiste à deux grandes tendances diamétralement opposées que sont le durcissement de la pratique religieuse ostentatoire dans les pays où l'Islam est majoritaire et la marginalisation quand ce n'est pas de la persécution dans les pays où les musulmans constituent une minorité.

Il faut également rappeler qu'il s'agit essentiellement d'un Islam sunnite, les chiites n'ayant de présence importante qu'au Pakistan dans la région du Baloutchistan.

La plupart des populations musulmanes du nord de l'Asie et du sous-continent indien sont issues de groupes turcophones ou persanophones sans être ni turques, ni perses à l'image des Ouïghours chinois notamment.

D'autres groupes ont été déplacés de force au moment de la période coloniale britannique tels les Rohingyas en Birmanie ce qui peut expliquer leur impossible intégration et leur probable disparition de la carte ethnique pulvérulente de la patrie d'Aung San Suu Kyi selon l'expression de Marie Sybille de Vienne (INALCO).

Démographiquement parlant, les trois plus grands pays musulmans sont aujourd'hui l'Indonésie forte de ses 205 millions de croyants (88% de la population), le Pakistan avec 180 millions (97% de la population), et l'Inde avec 178 millions (14,5% de sa population). A titre de comparaison le champion de la catégorie hors Asie reste le Nigeria avec 75,5 millions (47,9% de sa population).

Enfin l'Islam est religion d'Etat en Afghanistan, au Pakistan, au Bangladesh (flou juridique), en Indonésie (avec cinq autres), en Malaisie, au Brunei, sans oublier les Maldives.

Des minorités souvent en danger, quelquefois dangereuses

Comme nous l'avons exposé plus haut, ce n'est pas jouasse d'être musulmans dans un pays où ce n'est pas la religion dominante. Pour preuve au Myanmar on massacre allègrement les Rohingyas depuis... toujours en fait ! Il faut dire qu'ils ont eu la bonne idée de vivre au milieu des champs de pavot et d'un itinéraire gazier. Quand on cherche aussi. Et même ceux qui ont fui vers le Bangladesh ne sont pas sauvés à moins de se transformer en poisson, l'extrême érosion des sols et l'hostilité de la population locale (pourtant musulmane elle-aussi) ne leur permettra pas de trouver un havre sûr.

Du côté de l'empire du milieu, c'est pas tip top non plus vu qu'on disperse les Ouïghours sur tout le territoire pour éviter des concentrations trop importantes. On saluera au passage ce bel effort d'endiguement du communautarisme façon Schwarzenegger dans ses grandes heures qui ferait se pâmer certains de nos politiques s'ils leur restaient une âme. Là je crois que je vais avoir des problèmes, je me recentre.

Les Ouïghours ont également la fâcheuse tendance à ne pas se laisser faire et à jouer du couteau, pas vraiment le genre des Tibétains qui s'immolent en fait. Certains pousseraient même le zèle jusqu'à intégrer les rangs du djihad international, ce que réfute toujours la Chine.

Du côté des Philippines, la situation est un peu différente dans les îles du Sud où est concentré l'essentiel de la minorité musulmane, spécialement à Mindanao. Sur place s'est organisée une rébellion armée d'abord axée sur des revendications régionalistes et pas directement religieuses. Ces mouvements indépendantistes regroupés sous le nom de Front Moro Islamique de Libération (MILF en anglais, vous apprécierez la coïncidence), sont entrés dans la lutte armée après l'initiative des programmes de colonisations des îles du Sud par Manille dans les années 60. A ce mouvement se greffe un doublon presque homonyme, le Front Moro de Libération Nationale, et le très peu sympathique mouvement salafiste d'Abu Sayyaf. Ce dernier a prêté serment à l'Etat Islamique en 2014 pour achever une histoire émaillée d'attaques et d'attentats meurtriers.

Il y aurait bien plus à dire sur bien d'autres endroits mais ces trois situations illustrent bien les différentes formes extrêmes qui caractérisent la qualité de minorité musulmane en Asie. Ensuite il ne faut pas oublier d'appliquer toute la gamme des nuances. Il s'agit ici de mettre le doigt sur des phénomènes marquants qui ne laissent pas beaucoup de place dans l'argumentaire au quotidien souvent paisible que partagent ces communautés dans la plupart des pays, y compris ceux cités plus haut (exception faite de la Birmanie où on se fout sur la gueule à peu près tout le temps).

La tentation du radicalisme face à l'intégration économique

Pour toutes ces raisons, l'Islam inspire souvent une certaine défiance dans les pays voisins et sert quelquefois de bouc-émissaire à des régimes en quête d'exutoire de la vindicte populaire.

De manière assez classique, la situation s'inverse quand les rapports de forces changent. L'exemple du Pakistan est assez criant. Ce dernier est en guerre larvée avec son voisin indien depuis l'indépendance et avec les groupes tribaux du Waziristan liés aux talibans. En lien avec tout ça, on assiste régulièrement à des incidents visant des membres des minorités hindous ou même chiites. La dérive ne s'arrête pas là pour autant avec régulièrement de violents drames individuels comme l'assassinat sauvage d'un jeune journaliste sur le campus universitaire d'Abdul Wali Khan à Mardan par une foule d'autres étudiants sans autre motif qu'un supposé blasphème.

On peut tenter de se rassurer en se disant qu'il s'agit d'une réaction excessive face à la situation catastrophique dans laquelle se trouve le pays mais l'on retrouve les mêmes peines encourues pour blasphème (la mort, pas le temps de niaiser) dans des lieux nettement plus prospères comme le Brunei ou la Malaisie qui connaissent un développement économique exponentiel malgré des manques de diversification (rente pétrolière).

Dans d'autres cas, la religion sert aussi d'outil politique pour évincer un rival comme en témoigne Ahok, le gouverneur/maire sortant de Djakarta, chrétien élevé par des parents musulmans et accusé de propos blasphématoires par les mouvements islamistes en novembre 2016.

Tout ça n'est pas sans causer quelques problèmes d'intégration économiques et obligent quelquefois les pays concernés à se tourner de préférence vers des partenaires aux convictions identiques comme le montre le récent voyage du souverain d'Arabie Saoudite en Malaisie, en Indonésie et aux Maldives au moment de sa visite en Chine et au Japon. Seulement ce petit jeu a ses limites, géographiques entre autres.

D'ailleurs, l'Islam est historiquement à la base d'une très longue tradition d'échanges commerciaux et d'un ingénieux système de capitalisation en Asie du Sud-est comme l'explique remarquablement l'ouvrage  " l'Islam et la réinvention du capitalisme en Indonésie " de Gwenaël Njoto-Feillard (Institut d'Asie Orientale).

Car à une toute autre échelle, dans une logique de regroupement économique sous la forme d'une zone de libre-échange inspirée de notre bonne vieille Union Européenne, les pays d'Asie ont tout intérêt à refréner cette tentation de repli identitaire et religieux. Une dynamique qui ne tardera pas en outre à décourager les investissements étrangers et à freiner le tourisme mondial vers ces destinations. C'est aussi pour pallier à ces risques que l'ASEAN connait un tel succès aujourd'hui et peut prétendre porter un projet inédit de mondialisation asiatique selon les propos de Grace Cheng (Université d'Hawai'i).

Quel avenir pour l'Islam en Asie?

L'avenir est florissant pour peu qu'il affronte ses vieux démons que sont le radicalisme religieux et la dérive identitaire qui sont les seuls éléments à freiner le développement et la coopération entre les peuples d'Asie. Qui plus est cette posture est complètement paradoxale, les populations d'Asie (musulmanes ou non) s'américanisant toutes à vitesse grand V, la crispation actuelle autour d'un islam "véritable" ne servira qu'à creuser les fractures dans la société même des pays augurant des lendemains bien sombres pour la concorde nationale. S'approprier sa culture et accepter son évolution est un moyen bien plus efficace de conserver son identité propre tout en préservant la paix.

Qui dit échange dit ouverture, comment pourrait-il en être autrement ?

 

Publié dans D'ici et d'ailleurs

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