Quand Recep Erdogan s'essaie à « l'antifascisme »

Publié le par Martin Ryan

Quand Recep Erdogan s'essaie à « l'antifascisme »

Le torchon brûle depuis jeudi dernier entre Berlin et Ankara.

 

Tout a commencé avec une pemière annulation de deux meetings de soutien au président turc, Recep Erdogan, qui devaient se tenir dans les villes de Gaggenau et de Cologne. Des rassemblements qui devaient faire la promotion du « oui » à un référendum organisé le 16 avril prochain en Turquie, visant à entériner une nouvelle constitution qui transformerait le système parlementaire en place en régime présidentiel, ce qui permettrait ainsi au président Erdogan d'élargir encore un peu plus ses pouvoirs.

 

Soulignons toutefois que les relations diplomatiques entre l'Allemagne et la Turquie – malgré les liens historiques forts qui unissent les deux pays (relations économiques de premier plan et alliance militaire au sein de l'OTAN) – ne sont plus au beau fixe depuis la fin de l'année 2016.

En effet, en date du 24 novembre dernier, une résolution appelant à un « gel temporaire » du processus d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, avait été adoptée à une très large majorité par les eurodéputés, mettant ainsi le feu aux poudres1entre Ankara et Bruxelles. Cela faisait suite aux mesures de répression prises par le gouvernement turc, après la tentative de coup d'Etat manqué en juillet dernier, jugées « disproportionnées » et « portant atteintes aux valeurs de l'UE ».

A l'instar de la majorité des chancelleries européennes, Berlin avait appuyé cette résolution et s'était logiquement attiré les foudres d'Ankara, qui menaçait alors, en représailles, « d'ouvrir les vannes »2 pour de bon après un an de « chantage aux réfugiés »3.

 

Or l'Allemagne, qui compte la plus importante communauté de la diaspora turque dans le monde, avec près de trois millions de personnes d'ascendance turque sur son territoire (dont 1,4 millions peuvent voter à des scrutin turcs), ne peut que difficilement échapper aux dispositifs de campagnes pour des scrutins majeurs en Turquie. Et tout particulièrement cette fois-ci, lorsque l'on sait que près de 60% des ressortissants turcs résidant en Allemagne soutiennent le parti auquel appartient l'homme fort du pays, l'AKP (Parti de la justice et du développement), donc tout à fait susceptibles d'apporter leurs voix au « oui ». L'annulation de ces meetings a donc logiquement contrarié le président turc, qui n'a pas tardé à le faire savoir.

 

Ainsi, dans un meeting organisé à Istanbul samedi 5 mars dernier, il n'a pas hésité à parler de « pratiques nazies » pour dénoncer la décision de plusieurs villes allemandes d'annuler des meetings et de déclarer : « si je veux, je viens demain ! Je viens, et si vous ne me laissez pas entrer, ou si vous ne me laissez pas parler, alors, je fais un esclandre. », ce qui n'a pas manqué de déclencher une crise diplomatique avec Berlin4.

Rappelons au passage, que Recep Erdogan n'en est pas à son premier coup d'essai en matière « d'antifascisme » et de « chantage à la repentance », devançant même Emmanuel Macron de plusieurs années. En effet, ce dernier avait déjà évoqué une « islamophobie » et un « génocide »5 à propos de la colonisation française en Algérie, au lendemain du vote par l'Assemblée nationale en décembre 2011, d'une proposition de loi – controversée certes – pénalisant la contestation de tout génocide, « dont celui des Arméniens en 1915 par les Turcs ».

Quoi de plus naturel que de voir notre homme récidiver six ans plus tard à l'endroit d'un autre pays européen en proie à la culpabilité, l'Allemagne, où l'omerta des nuits colognaises et les Flüchtlinge Wilkommen ne sont pas de trop pour se donner encore « bonne conscience ».

 

Ces passes d'armes diplomatiques constituent donc un nouveau « test » pour Angela Merkel et ses partisans, très critiqués à quelques mois des prochaines élections fédérales allemandes, qui doivent se tenir en septembre prochain sur fond de montée de l'AfD (Alternative pour l'Allemagne), le parti « populiste »6

Or nombreux sont ceux qui ont jugé au sein de l'opinion publique allemande que la réponse de leurs autorités aux défiances d'Ankara avait été trop timide, sans doute à l'image de la première déclaration « à chaud » de la chancelière, vendredi 3 mars, qui s'est contentée de rejeter la responsabilité sur les communes : « La situation légale en Allemagne est telle : nous sommes un système fédéral. Les communes ont des compétences, les régions ont des compétences et l'Etat fédéral a des compétences. En ce qui concerne l'organisation d'événements, les autorisations sont décidées au niveau communal. »7

 

 

 

 

 

 

 

 

1http://www.lemonde.fr/europe/article/2016/11/24/le-parlement-europeen-demande-le-gel-des-negociations-d-adhesion-avec-la-turquie_5037271_3214.html

2http://la-centrale-a-idees.over-blog.com/2016/11/accords-ue-turquie-ankara-menace-d-ouvrir-les-vannes.html#sdfootnote1anc

3http://la-centrale-a-idees.over-blog.com/2016/03/accord-ue-turquie-ankara-fait-monter-les-encheres.html

4http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/03/07/la-turquie-et-l-allemagne-en-pleine-guerre-de-mots_5090245_3214.html

5http://www.lefigaro.fr/international/2011/12/23/01003-20111223ARTFIG00293-erdogan-accuse-la-france-de-genocide-en-algerie.php

6http://www.liberation.fr/planete/2017/03/06/methodes-dignes-du-nazisme-berlin-indigne-par-les-paroles-d-erdogan_1553633

7http://www.lefigaro.fr/international/2017/03/06/01003-20170306ARTFIG00151-la-crise-diplomatique-entre-la-turquie-et-l-allemagne-en-trois-actes.php

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