Des dangers de l'idiocratie

Publié le par le chaudronnier

Des dangers de l'idiocratie

Mark Twain a écrit qu'a contrario du réel, la fiction doit paraître crédible. Et pour cause. Nous avons été littéralement noyé sous toutes les formes de fictions possibles et imaginables depuis l’avènement du cinéma, des jeux vidéos, de l'internet, et j'en passe.

 

De ces multiples projections se détachent assez nettement les histoires mettant en scène un avenir post-apocalyptique réduisant à néant, ou presque, la civilisation humaine. Comment en sommes nous arrivés à nous détester suffisamment pour rêver d'un reboot complet? Sans modestie, pour changer un peu de cette formule qui ne veut rien dire, je propose une explication.

 

On vit des temps pas jouasses c'est sûr, on a toujours des guerres, des épidémies, du terrorisme, des crises économiques, des famines, etc... A côté de ces atavismes dont on n'a pas su se débarrasser depuis qu'on taille des silex – je reste optimiste – on a progressé sur quelques points. Je ne vais pas les énumérer tout le monde profite de ces trucs vraiment sympa qui nous aident à accepter le temps qui passe. Mais comme la vie n'est pas que plaisir, Ô rage ô désespoir, nos aïeuls ont dû édicter des règles et des interdits pour éviter le foutoir général. Déjà à leur époque, les gens ne comprenaient pas tout à la même vitesse, on a donc fait œuvre d'adaptation et de pédagogie pour ancrer certains principes destinés à nous sauver de la barbarie. Tuer des gens c'est mal, voler c'est pas bien, violer encore moins. Autant de choses utiles pour la vie civile, on est là bien loin du Trône de fer.

 

Cet ensemble d'initiatives inlassablement rabâchées malgré nos vices indécrottables a fini par aboutir à la vie en société. Cette même société ne peut exister sans l'adhésion tacite et majoritaire de ceux qui la composent. De la même manière qu'on ne peut jouer à un jeu sans en accepter les règles.

 

A ce titre on a mis en place toute une symbolique chargée de rappeler nos règles et nos lois. Ces symboles se manifestent à nous avec plus ou moins de force suivant notre éducation, nos connaissances mais également la mise en scène qui les entoure. Il n'est pas naturel de penser que le vert c'est bien et le rouge c'est mal, c'est une construction mentale à laquelle on associe des conséquences bien réelles. C'est une mise en scène qui confirme un élément d'apprentissage commun. Bref ce n'était pas gagné de faire avaler ça à une majorité de crétins, et pourtant le miracle s'est produit. Jusqu'à aujourd'hui.

 

Pour étayer ce propos, il faut s'appuyer sur la vacuité des nouveaux programmes de l’Éducation nationale, l'abdication et le désaveu des enseignants concomitant à leur absence de soutien de la part des parents mais également au sein même de leur propre institution. Les hussards de la république ne sont plus, la foi civilisatrice a cessé de les animer et pour cause, ils subissent une véritable castration tant dans la méthode que dans le contenu. Ne plus pouvoir s'ériger en ultime rempart face au caprice de l'enfant, ne plus sanctionner un comportement intolérable. L'enfant a besoin d'explication mais également de fermeté car c'est dans notre nature d'éprouver la limite. C'est même sain en traduisant de la curiosité, en exprimant notre libre arbitre ou le sens critique.

Seulement on ne peut envisager la transgression avant d'enseigner le respect, d'intérioriser la règle et l'interdit. C'est mettre la charrue avant les bœufs. "Il est interdit d'interdire" c'est ce que l'on pouvait lire sur les murs en mai 68. Quelle erreur! Plus on repousse les limites plus il est difficile de transgresser, c'est une escalade délétère qui mène à la situation que l'on connaît à présent. L'absence de pénalisation précoce mais ferme a conduit toute une jeunesse à ignorer l'état de droit. Les jeunes d'aujourd'hui seront les adultes de demain. Comment réagiront-t-ils face aux devoirs souvent contraignants qu'implique le contrat social? Vont-ils accepter l'impôt, la loi, la tolérance, l'ensemble des carcans institutionnels, l'éthique et la morale qui vont à rebours de la loi du plus fort?

D'autre part, notre société n'est plus solidaire des corps qui la composent. Les régimes d'exceptions font loi face à la majorité. Notre mille-feuille administratif rend aussi inopérant qu'inintelligible le système social. Cela conduit à bien des abus et à une déperdition d'énergie humaine considérable. L’État étant encore tout puissant dans notre pays, ce sont ceux qui le servent qui donnent la cadence. Si une part de nos fonctionnaires ne croient plus en leur mission à leur tour, le pays stagne.

 

Après tout, le cursus honorum de la plupart de nos dirigeants politiques va dans ce sens, apprendre le droit pour mieux le contourner, intégrer le parti de son choix où l'on enseigne le clientélisme et les passe-droits sans oublier une dialectique bien rodée pour faire glisser le tout dans les bonnes cases. A côté de ça les élus locaux, en première ligne et bien souvent non issus des rangs politiques, payent les pots cassés de cette détestation des grands pontes. La principale opposition venant des associations et des syndicats - bien souvent manipulés voire financés en sous-main par nos leaders politiques. Il s'agit de diviser pour mieux régner. Le stratagème est grossier mais qu'importe, pourquoi se cacher quand personne ne vous dit rien? Nous avons les politiques que nous méritons d'une certaine manière.

Ce discours n'est pas neuf, déjà dénoncé du temps de Cicéron, nul n'en a mieux parlé depuis sinon Coluche qui savait aussi nous faire rire de notre impuissance face à cette tragi-comédie interminable. Un bel exploit que nul n'a réitéré à ce jour. Et pour cause la chape de plomb idéologique n'a jamais été aussi forte et diffuse. Il faut dire que le travail de sape par le bas fonctionne parfaitement pour toutes les raisons déjà évoquées dans le passage sur les travers de l’Éducation nationale. Ce dernier est complété par une diffusion massive de contenus abrutissants tant sur la toile (par essence libre et incontrôlable) que sur les médias plus classiques (plus contrôlés aussi) comme la télévision et la presse. La combinaison de ces deux forces destructrices nous entraîne dans un cercle vicieux chaque jour plus difficile à briser.

 

Le tableau est noir, l'absence de craie oblige. Toutefois je ne me contenterai pas de tirer sur l'ambulance, mon explication non-exhaustive sert avant tout à introduire ma propre vision - éminemment contestable - d'un avenir meilleur, et peut-être la fin de mes craintes de voir s'installer l'idiocratie. Who cares?

 

Pour ce qui est de l'enseignement, la solution n'est pas si compliquée, il suffit de délivrer des contenus moins nombreux mais plus solides. Savoir lire, écrire et compter correctement devraient être les seules priorités. Donnons des outils solides à nos enfants et faisons confiance à leur intuition et à leur curiosité pour qu'ils tracent leur propre chemin. Enseignons durablement le respect de la loi et son application. Montrons à tous qu'elle n'est pas là pour rien. Expliquons les fondamentaux au lieu de leur faire apprendre trois langues et leur proposer des initiations aussi diverses que vite oubliées à l'âge où l'on forge les hommes et les femmes de demain. Faisons confiance à nos enseignants, rendons-leur la foi afin que la mission éducatrice attire à nouveau. Quel meilleur vecteur de cohésion sociale que de démarrer avec le même bagage, cela n'a pas fait de nos parents des clones ou de moins belles personnes à ce que l'on sache.

 

Les politiciens sont plus difficiles à mater. Leur connaissance du système et de ses rouages les rend virtuellement intouchables par la voie légale. Il n'est pas envisageable de les recouvrir de goudron et de plumes même si l'idée reste attrayante. Par qui les remplacerions-nous de toute façon? Peut-on exercer du pouvoir sans ambition? Ça ne s'est presque jamais vérifié.

En revanche, la résistance peut s'exprimer sous d'autres formes. La contestation systématique du vote et des décisions de la classe dirigeante peut s'exprimer sans violence et en dehors de la rue – je le précise car cela fait partie intégrante du système. Il suffit à la manière d'un Gandhi (revisité bien sûr) de paralyser les organes de décisions en contestant pacifiquement mais durablement. Le mouvement ne pourra réussir qu'en étant massif, c'est ce qui rend la tâche compliquée dans notre individualisme quotidien. Certains corps doivent accompagner le mouvement pour permettre sa réussite sans provoquer le chaos, notamment les organes de répressions. La plupart d'entre eux adhérent de moins en moins aux ordres versatiles de leur hiérarchie politicienne tout en restant soucieux d'assurer l'ordre publique. Ce genre de mission ne se désavoue ni facilement ni durablement, pas encore en tout cas, profitons-en. Rendons-leur à eux aussi d'autres fonctions que celles de molester des manifestants et récolter des P.V. Nous y trouverons tous notre compte.

 

Cessons d'ériger l'égoïsme en règle d'or, en le drapant de ce bel atour qu'est l'individu ou sa cousine germaine qu'est la communauté. Oui nous sommes uniques, à bien des égards. Oui c'est important. Non ce n'est pas déterminant. On n'est pas venu au monde seul, on ne traverse pas cette existence seul. C'est ainsi, qu'on le veuille ou pas. On est forcé de se côtoyer alors autant que ce soit agréable. Il y a assez de place pour tous, tellement de choses à apprendre, à découvrir, à expérimenter, pourquoi perdre un temps précieux à s'autodétruire ou à se complaire dans la médiocrité? Aussi simple et logique que soit la réponse, elle s'enseigne. Ce n'est pas inné.

 

Après tout nos buts ne divergent pas fondamentalement, on veut (quasiment) tous bien s'alimenter, se reproduire en liant l'utile à l'agréable et rester en bonne santé pour profiter de nos proches le plus longtemps possible. Le reste c'est du vernis, soyons honnêtes. Biologiquement parlant on ne meurt pas de ne pas posséder un objet ou de ne pas être au centre de l'attention. Je ne vous raconte pas l'hécatombe sinon. Par contre, fait notable, on est souvent victime de la bêtise mais également de l'intelligence. A méditer, c'est bon pour la santé à ce qu'il parait.

 

De mon point de vue, un pays fier ne peut que décoller. Au passage le problème économique est un symptôme non pas la maladie. Si la réforme est inévitable, il y a bien des manières de la conduire...

Si nous nous levons en nous estimant fiers de vivre ici et de participer un tant soit peu à la destinée nationale, alors nous aurons gagné. Là réside mon utopie, je l'admet. Elle me fait davantage rêver qu'un monde dévasté et envahi par des zombies hargneux. En vérité, je crois déjà y être, à l'exception notable que les décérébrés ne mordent pas tous et qu'on ne peut pas les corriger à coup de fusil à canon scié. Humour.

 

 

Si le discours peut paraître révolutionnaire, incomplet ou passer sous silence la plupart des problématiques qui nous animent, c'est assumé, je ne vais pas faire tout le boulot non plus. A vous aussi de me montrer que je ne suis pas sur le radeau de la méduse.

 

Mektoub les survivants de l'An pire.

 

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