De la souveraineté par procuration

Publié le par Mehdi Ezzahi

De la souveraineté par procuration

Le sentiment de dépossession est partout présent en France, sur les plans économique, social, culturel et politique. Combien d'entre nous ont la sensation d'être les choses de ce monde ? De voir notre pays et ce qu'il représente à nos yeux nous « filer entre les doigts » ? Cette situation extrême génère chez beaucoup le besoin d'aller se chercher des modèles voire des sauveurs à l'étranger. Elle est d'abord due à notre perte dramatique de souveraineté.

 

De la souveraineté...

 

La souveraineté est une auberge espagnole où chacun trouverait à boire et à manger. Au Parlement européen, le 7 octobre 2015, François Hollande était particulièrement inspiré : devant l'assemblée, il a affirmé que la souveraineté européenne – lire la fameuse et fumeuse « Europe-puissance » - devait être comprise comme la véritable souveraineté ! N'est-il pas pourtant évident qu'une souveraineté partagée est contradictoire dans son principe ? Soit on exerce le pouvoir, soit on ne l'exerce pas ; nos dirigeants successifs, par esprit de compromission, ont fait le choix de faire semblant. Le procédé orwellien de travestissement des mots est ici poussé à son paroxysme, puisque la souveraineté est assimilée dans le discours de Hollande aux chimériques « valeurs européennes », par opposition au nationalisme et au populisme ! Cette inclination à déléguer la souveraineté de la France à l'Union européenne est endémique parmi les élites françaises, qui actent un effondrement de notre puissance qu'ils ont eux-mêmes organisé.

Il conviendrait de définir préalablement ce qu'est la souveraineté. On peut en distinguer deux niveaux : la souveraineté populaire et la souveraineté nationale. La souveraineté populaire est le pouvoir du peuple d'agir sur lui-même, d'avoir une emprise réelle sur les politiques menées en son nom. Il ne sera pas discuté ici de la possibilité d'un tel pouvoir dans un système de démocratie représentative. Ce qui nous intéresse à présent est la souveraineté nationale, c'est-à-dire l'existence d'une volonté de puissance et de marges de manœuvre effectives pour l’État de faire primer les intérêts de la France et des Français avant tout autre.

 

La souveraineté nationale est d'abord économique. Pour reprendre la formule de Jacques Sapir1, la souveraineté est la prévalence de l’État sur le Capital. Dans un système de libre-échange restreint, les frontières agissent comme des « écluses » économiques grâce à des barrières tarifaires (droits de douane, taxes sur les produits importés) et des barrières non-tarifaires (réglementations, normes). L'objet d'un tel ensemble n'est pas de mettre en place une autarcie qui n'a jamais existé mais de protéger des pans non-concurrentiels de notre économie car dans certains domaines, nous ne serons JAMAIS compétitifs – à moins de devenir des esclaves – face à des travailleurs chinois ou indiens, pour ne parler que d'eux. Contrairement à ce que déclarent à cor et à cri BHL, Attali, Macron et « l'intelligentsia » libérale-libertaire en général, l'Horreur commence quand la frontière est effacée, non pas quand elle est tracée. Vouloir jouer le jeu du libre-échange intégral ne peut aboutir qu'à la destruction de notre modèle social (qui n'est pas exempt de faiblesses, loin s'en faut). De même, la maîtrise du budget, aujourd'hui prérogative de l'Union Européenne, est un aspect fondamental de la souveraineté nationale.

 

Pour revenir à une souveraineté réelle, la France devrait engager un bras de fer féroce avec ses principaux partenaires commerciaux ainsi qu'avec les organisations transnationales - UE et OTAN en tête - dont elle est membre. Une telle confrontation nous conduirait presque inévitablement à sortir de l'Union européenne et de l'euro2. Cette tempête, dans laquelle se refusent à nous mener les principaux partis politiques, est pourtant notre seule fenêtre de tir pour échapper à un naufrage économique assuré...

 

...Par procuration

 

Par peur ou refus d'assumer et de repenser une souveraineté « à la française », ou par déficit identitaire, la tendance à regarder ailleurs se renforce, tantôt pour s'inspirer d'un modèle ou l'imiter, tantôt pour se mettre plus franchement sous la coupe d'une puissance étrangère. Vous avez sûrement déjà entendu ou prononcé vous-mêmes ce genre de phrase: "Il nous faudrait un Poutine/un Trump/un Sanders/un Chavez/un Farage français!"?

 

La volonté de « s'abriter » derrière le paravent idéologique, commercial et militaire des États-Unis est forte parmi les élites françaises. Ce tropisme pour le pays de l'Oncle Sam vient de la transposition de manières de penser typiquement anglo-saxonnes dans les grandes écoles (SciencesPo, ENA, HEC...), dont la matrice réside dans les travaux de l’École de Chicago, et/ou de la participation de ces futures élites à des organismes comme la French-American Foundation3. S'ajoutent à cela une adhésion à la mythologie séduisante du self-made-man et une vision faussée du rôle des États-Unis durant la seconde guerre mondiale, dans laquelle ces derniers ont remplacé la Russie comme pays ayant porté l'essentiel de l'effort de guerre contre l'Allemagne nazie4. On comprend mieux ainsi  la défunte hystérie de l'Obamania en France ou l'enthousiasme que peuvent susciter actuellement Bernie Sanders et Donald Trump. 

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A contrario, Poutine et la Russie font office de modèle de résistance diplomatique et culturel pour des secteurs de la société française – dont fait partie votre serviteur - fatigués par notre américanisation croissante et notre soumission aux desiderata atlantistes. Une Russie animée de valeurs transcendantes avec à sa tête un Poutine fer de lance d'un monde multipolaire, qui nous aiderait charitablement à sortir du triptyque infernal UE-euro-OTAN... Attention à ne pas trop prendre ses désirs pour des réalités ! Notre hostilité diplomatique actuelle aux Russes nous coûte cher mais rien ne sert de sortir d'un imperium pour en rejoindre un autre.              

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Une partie de la gauche française a les yeux qui brillent devant les réalisations des gouvernements progressistes latino-américains. L’Équateur de Rafael Correa, la Bolivie d'Evo Morales mais surtout le Venezuela de feu Hugo Chavez et de Nicolas Maduro ont été maintes fois cités en exemple par Jean-Luc Mélenchon. De tels mouvements ont surgi dans des sociétés qui connaissent des clivages socio-économiques et politiques d'une violence inimaginable en France. Certes, il faut rendre justice au travail colossal entrepris par ces gouvernements pour reprendre le contrôle de leurs ressources naturelles face aux multinationales et à une grande bourgeoisie comprador, et mettre en place des politiques sociales qui ont fait sortir de la pauvreté des millions de leurs concitoyens. Mais tout cela n'a été possible que grâce aux rentes générées par l'exportation des matières premières - pétrole en tête - et faute de diversification économique, la chute des prix du brut met en péril ce qui a été accompli5.

Par ailleurs, Mélenchon, hispanophone et laïcard revendiqué, n'a semble-t-il pas très bien écouté les discours enflammés de Hugo Chavez, où il invoquait allégrement Jésus-Christ comme premier socialiste, ou encore les déclarations du très catholique Rafael Correa, qui menaçait de démissionner en cas de légalisation de l'avortement par le Parlement équatorien. En Amérique latine, on peut espérer avec la même ferveur la victoire du prolétariat et le retour du Christ-Roi...

Un tropisme bien plus problématique se renforce dans la société française : celui pour le voisin allemand. Comment peut-on honnêtement se référer à l'Allemagne comme un modèle à suivre6 à moins d'être masochiste ? Un pays avec lequel nous avons été en guerre trois fois en moins d'un siècle, un pays où la natalité est en chute libre, un pays où la population s'est serrée la ceinture au point que des millions de personnes travaillent pour moins de six euros de l'heure... L'envie est forte chez certains milieux patronaux de faire de ces Français râleurs et jouisseurs des Allemands obéissants et durs à la tâche ! Les personnalités qui, comme Bruno Le Maire, font la promotion du « modèle allemand » à longueur de temps, devraient être considérées comme des traîtres en puissance.

                                                          

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Pour conclure, je ne prétends pas qu'il n'y ait aucun enseignement à tirer d'expériences politiques à l’œuvre sous d'autres cieux mais simplement que la greffe ne prendra pas forcément ici. Comme le dit l'adage: "Autres lieux, autres mœurs". Il nous faut réapprendre l'orgueil d'être soi, abîmé par des années d’auto-détestation promue par certains politiques. Nous devons cesser d'attendre des autres ce que nous ne parvenons pas à faire nous-mêmes et aller puiser en nous l'énergie et les idées dont nous aurons besoin pour reprendre en main notre destin et celui de notre pays.

 

  

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1http://russeurope.hypotheses.org/4604

 

2Ce sujet fera prochainement l'objet d'un article.

 

3http://french-american.org/

 

4https://www.les-crises.fr/la-fabrique-du-cretin-defaite-nazis/

 

5http://www.latribune.fr/economie/international/venezuela-le-fmi-tire-la-sonnette-d-alarme-567633.html

 

6https://mrmondialisation.org/douze-millions-de-pauvres-lechec-du-modele-allemand/

 

 

Publié dans D'ici et d'ailleurs

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Jp 08/05/2016 12:14

Si je peux me permettre une métaphore médicale pour imager la chose.
Vous avez deux malades, l'un est allemand et touché par une bronchite ( bactérie ), l'autre est français et touché par le virus de la grippe... allez-vous prescrire des antibiotiques au français ?

le Soudeur 08/05/2016 13:20

Jolie métaphore qui résume bien le problème!